Kopernikus au Théâtre de la Ville : la douce agonie de Claude Vivier

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Assisterait-on cette saison au retour des grands idéaux en musique ? Après le triomphe de Donnerstag aus Licht à l’Opéra Comique, le Festival d’Automne proposait un autre monument New Age des années 1970, Kopernikus par le meilleur élève de Stockhausen : Claude Vivier.

Pour ceux et celles qui connaîtraient mal sa musique, le Québécois est l’un des mythes de la deuxième moitié du XXe siècle. Orphelin de naissance, Vivier s’est rapidement imposé comme le compositeur canadien le plus important de l’histoire, avant de mourir assassiné à 34 ans par un serial-killer en 1983. Son style, unique, puise ses racines dans les œuvres de son maître, la référence de Stimmung est écrasante dans Kopernikus, mais également dans Messiaen et les musiques balinaises. Créé en 1980 à Montréal, Kopernikus est l’unique opéra du compositeur. Il se situe au carrefour de son parcours esthétique : récapitulation de ses préoccupations anciennes, mais aussi synthèse et dépassement avant les œuvres plus violentes (et sublimes) de sa dernière période.


Kopernikus, Théâtre de la Ville (c) Vincent Pontet


Kopernikus, Théâtre de la Ville (c) Vincent Pontet

Comme il est écrit dans la notice de présentation, « il n’y a pas à proprement parler d’histoire » dans ce « rituel de mort » pour sept chanteurs et sept instrumentistes. Inspiré d’une cérémonie de crémation balinaise, le livret convoque personnages réels (Copernic, Lewis Carroll, Mozart…) mais aussi personnages imaginaires (Merlin l’Enchanteur, Agni le dieu du Feu hindou…). On y « joue à saute-mouton de galaxie en galaxie », on y entend « les harmonies cosmiques des Sept Sages ». Pourtant, et le choix peut paraître étonnant pour un univers aussi extravagant, le célèbre metteur en scène Peter Sellars choisit un dispositif minimaliste. Sur scène, un homme allongé est entouré d’une nuée d’infirmier.e.s habillé.e.s en blanc, comme à son chevet d’agonie. L’aspect fantaisiste est ici volontairement gommé au profit d’une odyssée existentielle, passant de la veillée funèbre à une transfiguration bouddhique. Ce que l’on gagne en incarnation, on le perd en polysémie et en richesse symbolique ; la deuxième partie de l’opéra semblant étrangement redondante et laborieuse, et la soirée, après une heure, piétine.

Il ne reste alors plus qu’à goûter l’incomparable originalité de la musique de Vivier. Tout y est : une écriture chorale d’un incomparable raffinement, un ensemble instrumental aux ensorcelants assemblages timbriques et harmoniques rehaussés de gestes vocaux inouïs (glissandi, sifflements, chant à bouche fermée, échos, vibrato instable créé par le va-et-vient des mains vers la bouche…). Autant prévenir les futurs spectateurs du spectacle qui partira ensuite au Théâtre Garonne de Toulouse (10-12 décembre), puis au Nouveau Théâtre de Montreuil (17-19 décembre), Kopernikus est une soirée lente placée sous le signe des cauchemars de l’enfance. Mais cette musique est d’une telle douceur et lumière irradiantes que lorsqu’elle est interprétée de façon aussi exceptionnelle que par l’Ensemble Vocal Roomful of Teeth et L’ensemble L’Instant Donné, son plaisir est hypnotisant.

Kopernikus est traversé d’éclats de génie : il n’y a plus qu’à s’y abandonner avec délice.

Laurent Vilarem
(Paris, 4 décembre 2018)

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