Bayreuth après Wagner : de Cosima à Winifred

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Nous poursuivons notre histoire du Festival de Bayreuth. Après avoir évoqué sa création tumultueuse par Richard Wagner dans un premier épisode, nous continuons notre récit cette fois avec l’histoire du festival légendaire après la mort du compositeur. Sa succession prendra des allures de saga familiale, violente et passionnée (le festival sera d’abord repris par sa veuve, Cosima, avant d’être confié à son fils Siegfried, puis de revenir à Winifred, sa belle-fille), alors que l’histoire du lieu se confond avec l’Histoire allemande et la montée du nazisme.

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lire également
sommaire
1. Wagner et Bayreuth : Genèse et naissance d’un projet
2. Bayreuth après Wagner : de Cosima à Winifred

Le 13 février 1883, Richard Wagner meurt à Venise, dans un de ces vastes palais qui jalonnent le Grand Canal, le palais Vendramin-Calergi où il s’est installé avec Cosima en septembre 1882. De fréquentes et douloureuses crises d’angine de poitrine lui imposent une vie plus calme que ponctuent cependant de nombreuses visites d’amis auxquels il confie ses nouveaux projets. Liszt compose en sa présence sa « Lugubre gondole », pièce au titre prémonitoire. Bientôt c’est le corps de Wagner qui remontera le Grand Canal à bord d’une gondole pour être transporté vers la gare de Venise d’où il partira pour l’Allemagne.  

La dépouille de Wagner sera acheminée en train jusqu’à Bayreuth où après des funérailles grandioses le compositeur rejoint pour l’éternité sa luxueuse demeure, la Wahnfried, dans le jardin de laquelle une simple dalle de marbre noir lui sert de tombeau. Le « pèlerin » moderne pourra s’interroger à l’infini sur ce saisissant contraste entre la démesure inséparable de ce génie inclassable et la simplicité inattendue de son dernier séjour.  

Wagner n’a pas préparé sa succession à la tête du festival qu’il a créé. Du 13 au 26 août 1876, le Ring avait enfin été donné dans son entier et dans les conditions auxquelles le compositeur avait si longtemps rêvé. La faillite avait mis fin à ce premier festival et il avait fallu attendre six longues années pour en voir la deuxième édition. Après la brutale disparition de son concepteur, qu’allait devenir une manifestation culturelle dont la pérennité financière était loin d’être assurée ? En 1882, le triomphe de Parsifal avait permis sa renaissance.

« La musique ne peut être pratiquée par chacun comme un vulgaire artisanat, mais uniquement par des prêtres qui ont accès à un royaume merveilleux, ouvert aux élus parmi les élus ».

Cette profession de foi sous forme de recommandation pourrait être de Wagner tant elle s’accorde à la conception de l’art qui s’exprime dans Parsifal, mais c’est Robert Schumann qui en est l’auteur. Qui seront les prêtres  du « royaume merveilleux » que Wagner lègue à l’humanité ? En créant Bayreuth, le compositeur voulait faire de la représentation d’un opéra un véritable rituel, unique et exceptionnel, ce qui excluait la moindre idée de rentabilité. Et pourtant, l’insistance sur le caractère exclusif des représentations données au Festspielhaus pouvait aussi passer pour une forme de « publicité » indirecte destinée à attirer le monde entier dans un lieu incomparable…
Quoi qu’il en soit, Wagner laissait un héritage artistique qui allait déchaîner violences et passions chez ses nombreux descendants. Ces derniers dirigent encore aujourd’hui un festival devenu légendaire. L’art, le pouvoir et la politique seront des ferments de haine au sein d’une famille appelée parfois la « famille royale de Bayreuth », comparée à la famille des Atrides par Nike Wagner, une arrière-petite-fille du compositeur.

Cosima, la gardienne du Temple

Après une période où elle reste prostrée dans la douleur, Cosima Wagner reprend peu à peu goût à la vie et devient en quelques années la grande gardienne du temple wagnérien avec l’aide du fidèle directeur financier Adolf von Gross (1845-1931). « La maîtresse de la Colline » ou encore la « reine veuve de Bayreuth » sont les surnoms assez peu flatteurs dont sera gratifiée celle à qui revient le mérite d’avoir sauvé et pérennisé un festival qu’elle dirigera de la mort de son mari jusqu’en 1906. Fille de Franz Liszt et de Marie d’Agoult, Cosima (1837-1930), a d’abord été l’épouse du grand chef d’orchestre, Hans von Bülow (1830-1894), fervent admirateur de Wagner qu’il a continué à soutenir sans lui tenir rigueur de lui avoir pris sa femme.


Cosima Wagner

Pendant une vingtaine d’années Cosima régente Bayreuth avec une énergie peu commune doublée d’une rigidité doctrinaire souvent dénoncée. Elle doit faire face à de nombreuses campagnes de presse qui cherchent à la déstabiliser. Persuadée qu’elle est l’unique dépositaire des volontés du Maître, elle élimine soigneusement tout ce qui pourrait s’apparenter à une innovation musicale ou théâtrale. Elle exige des chanteurs une fidélité et une loyauté totales, écartant sans remords ceux qui par exemple accepteront d’aller chanter Parsifal au Met en 1903. Cosima est souvent accusée d’avoir codifié un type d’interprétation qui conduit les chanteurs à négliger la recherche du phrasé et des nuances au profit d’une déclamation emphatique tout en force.  

Cosima contrôle également chaque numéro des Bayreuther Blätter, le journal officiel du festival. C’est une femme de pouvoir dont l’influence s’étend à tous les cercles culturels et politiques. A force d’exigence et de ténacité, le festival trouve enfin un rythme bisannuel.

Quelques innovations viennent toutefois tempérer les excès de ce conservatisme rigoureux. Cosima décide d’élargir le répertoire du Festival qui devait se limiter au Ring et à Parsifal.  Elle ajoute progressivement Tristan et Isolde en 1886, Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg en 1888, Tannhäuser en 1891, Lohengrin en 1896 et Le Vaisseau fantôme en 1901. Grâce à Cosima, le monde entier désire venir à Bayreuth pour entendre des chanteurs de différentes nationalités. Ce parti pris lui sera vivement reproché par le très puissant « Cercle de Bayreuth », nationaliste et antisémite, qui déplore un cosmopolitisme de mauvais aloi.

Contrairement à son mari qui n’avait pas préparé sa succession, Cosima va mettre en place un véritable régime dynastique dont Siegfried, leur unique fils, sera le premier bénéficiaire. Le jour de la naissance de Siegfried, le 6 juin 1869, sa mère note dans son journal : « Un fils de R. est l’héritier et, plus tard, le représentant du père auprès des enfants. Il sera le protecteur et le guide de ses sœurs ». On ne saurait être plus clair. Cosima a eu cinq enfants. Les quatre filles aînées sont écartées d’emblée au profit de Siegfried, âgé de treize ans à la mort de son père, dont il est le seul enfant à porter officiellement le nom. Daniela et Blandine sont les filles que Cosima a eues avec son premier mari, Hans von Bülow ; il était compréhensible qu’elles n’aient pas de rôle particulier à jouer dans l’univers Wagner. Mais Isolde (1865-1919) et Eva (1867-1942), bien que reconnues par Bülow, étaient bien les filles adultérines de Wagner. Cette situation délicate sera la cause de bien des déchirements au sein de la famille.

Siegfried, l’homme du devoir

Qui était ce fils désigné comme l’héritier providentiel ? C’était un homme plutôt paisible, affable et courtois. Il était passionné par l’architecture plus que par la musique pour laquelle il avait pourtant de réelles dispositions puisqu’il composa quelques opéras. Ce n’est qu’en 1892 que Siegfried assumera vraiment sa « mission ». Il participe alors à l’organisation du festival aux côtés de sa mère à laquelle il semble soumis. Il se prépare à lui succéder en s’initiant à la direction d’orchestre et à la mise en scène.
En 1896, Siegfried dirige pour la première fois le Ring. En 1906, affaiblie par de graves problèmes cardiaques, Cosima laisse la direction de Bayreuth à son fils. Mais la situation est explosive. Le mari d’Isolde, le chef d’orchestre Franz Beidler (1872-1930), entend jouer un rôle plus important au sein du festival où il aimerait diriger davantage d’opéras. Le conflit s’envenime jusqu’au procès car Isolde veut faire valoir ses droits comme enfant naturelle de Richard Wagner. Comble de malheur pour Cosima, cette fille qu'elle juge vindicative donne naissance en 1901 au premier petit-fils de Richard Wagner, Franz Wilhelm Beidler. Isolde perd néanmoins son procès contre Cosima en 1914. Tout danger de revendication est écarté et Isolde est bannie de la famille à tout jamais.

C’est par devoir que Siegfried se marie en 1915, à l’âge de quarante-six ans : c’est le meilleur moyen pour écarter tout soupçon d’homosexualité. Afin de se prémunir contre une révélation qui constituerait un scandale dévastateur, Siegfried épouse une jeune orpheline anglaise de 17 ans, Winifred Williams (1897-1980). Cette dernière assure la continuité dynastique en donnant quatre enfants à son mari : Wieland (1917-1966), Friedelind (1918-1991), Wolfgang (1919-2010) et Verena (1920). Winifred devient d’emblée la collaboratrice de son mari qu’elle seconde efficacement.


Siegfried Wagner

Siegfried aura eu la lourde tâche de faire face au premier conflit mondial qui entraîne la fermeture du festival de 1914 à 1924. La famille a perdu l’essentiel de sa fortune pendant la guerre et c’est avec beaucoup de difficultés que Siegfried parvient à faire renaître le festival à l’été 1924. D’autres menaces se profilent à l’horizon. Le fils de Richard Wagner est un directeur consciencieux, dévoué à l’esprit des lieux, mais c’est en vain qu’il espère que les dangers du monde épargneront Bayreuth. Siegfried signe quelques mises en scène et tente de dépoussiérer un peu le « musée wagnérien ». Le Festpielhaus est réaménagé et équipé d’un nouveau système de projections. Les toiles peintes sont abandonnées au profit de décors « solides », en trois dimensions. Les années 1924-1930 voient l’éclosion de grands interprètes et la venue de chefs d’orchestre qui attirent un public plus exigeant. Siegfried fait venir à Bayreuth une star internationale, Arturo Toscanini (1867-1957) et c’est aussi à lui que l’on doit les premiers enregistrements discographiques intégraux au Festpielhaus : Tristan en 1928 et Tannhäuser en 1930 dirigés par Karl Elmendorff (1891-1962).

Cependant, le fils reste sous l’influence de sa mère, elle-même largement subjuguée par les idées nationalistes et antisémites que distillent les prises de position et les écrits d’un wagnérien ardent, l’essayiste anglais Houston Stewart Chamberlain (1855-1927). Considérant Bayreuth comme un véritable lieu de culte et le wagnérisme comme une mission, Chamberlain entre dans la famille en épousant Eva en 1908. Il se fait naturaliser allemand en 1916. Totalement acquis aux nouvelles théories racistes, Chamberlain récupère le projet de Bayreuth pour justifier le pangermanisme et présenter le peuple allemand comme le sauveur de la civilisation européenne. Le couple Chamberlain attire à Bayreuth un public très particulier constitué d’ultra-conservateurs et de sympathisants du parti nazi apparu en 1919.

En 1923, Adolf Hitler vient pour la première fois à Bayreuth où Chamberlain l’accueille comme une sorte de messie. Siegfried et sa femme Winifred sont sous le charme. Quand Hitler est incarcéré à la prison de Landsberg après l’échec de son putsch à Munich, c’est Winifred qui lui procure le papier nécessaire pour rédiger Mein Kampf. Siegfried meurt en 1930 quelques mois après sa mère Cosima, qui s’éteint à 92 ans. La légende noire de Bayreuth est déjà en marche.

Winifred, la femme par qui le malheur arrive

Mort brutalement d’une crise cardiaque à 61 ans, Siegfried laisse une veuve avec quatre enfants beaucoup trop jeunes pour lui succéder. Winifred prend la direction du festival conformément au testament laissé par son mari. Elle doit affronter l’hostilité des wagnériens traditionnalistes qui dénoncent en elle une femme étrangère sans compétence musicale. De 1931 à 1944 elle dirigera le festival avec une étonnante force de caractère en s’appuyant entre autres sur Wilhelm Furtwängler (1886-1954) et surtout Arturo Toscanini jusqu’en 1933. Le grand chef d’orchestre refuse de revenir à Bayreuth après l’accession au pouvoir d’Hitler.
Cette sombre période marque le triomphe du nazisme et de ses idéaux mortifères qui ont définitivement conquis Winifred dès 1926, année de son adhésion au parti nazi. La jeune veuve transforme Bayreuth en vitrine artistique du régime avec les conséquences désastreuses que cela impliquera durablement pour la perception de l’œuvre de Wagner. Jamais le festival n’aura été si étroitement lié au pouvoir. Winifred est une amie intime d’Hitler que ses enfants sont encouragés à appeler « oncle Wolf ». On prétend même qu’Hitler est amoureux de sa fervente admiratrice et qu’il songe à l’épouser.


Hitler à Bayreuth

Loin de souffrir du nouveau conflit mondial, Bayreuth ne connaît pas de problèmes sous l’ère Winifred car le festival bénéficie de l’entier soutien du Führer. Exonérée de toute taxe, la manifestation profite des largesses personnelles du Führer. Le Festspielhaus est assuré d’être toujours rempli grâce aux billets que distribue généreusement le parti nazi à tous ses affidés et sympathisants, qu’ils soient officiers, soldats méritants, employés ou héros de guerre. En 1936, l’année des Jeux Olympiques à Berlin, le festival devient annuel pour satisfaire Hitler qui ne saurait passer un été sans entendre du Wagner à Bayreuth. L’écrivain Thomas Mann (1875-1955) se désole de constater que ce temple de l’art absolu est devenu le théâtre de cour du Führer. Curieusement quelques artistes juifs comme les basses Alexander Kipnis (1891-1978) ou Emanuel List (1888-1967) continuent d’y chanter de même que le ténor Max Lorenz (1901-1975) dont l’épouse était juive.

Aidée par Toscanini, Friedelind, la fille aînée de Winifred, parvient à quitter l’Allemagne en 1939 pour s’installer aux Etats-Unis. Cette fille rebelle y publiera en 1945 Heritage of Fire, un ouvrage qui dévoile tous les liens qui existaient entre sa famille et le régime d’Hitler. Le livre sera traduit en français sous le titre Héritage de feu (1947), qui deviendra Nuit sur Bayreuth en 2001.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la période Winifred a été synonyme d’un certain renouveau sur le plan artistique. Le chef d’orchestre et metteur en scène Heinz Tietjen (1881-1967) a été un directeur artistique plutôt novateur aux côtés du décorateur Emil Pretorius (1883-1973). En 1934, Parsifal est présenté dans une nouvelle mise en scène après avoir été donné pendant cinquante-deux ans dans les décors de la création ! Tietjen opère une modernisation prudente qui tente de rompre avec l’historicisme auquel le public wagnérien demeure fortement attaché. Durant toutes ces années, Wieland, le fils aîné de Winifred, s’impatiente et supporte mal d’être soumis à Tietjen. C’est à Wieland que doit revenir la direction du festival et il aimerait prendre le pouvoir en renversant « la vieille génération ». Les événements vont lui permettre de donner un nouveau départ à Bayreuth. Le festival a lieu jusqu’au 9 août 1944 avec une dernière représentation des Maîtres Chanteurs. Le 5 avril 1945, une bombe américaine démolit en partie la Wahnfried. Le Festspielhaus est intact mais l’avenir du festival semble bien compromis.   

(à suivre)

Catherine Duault

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